Des fleurs pour les lutteurs.ses

Au Japon, il y a quelques années, j’ai travaillé dans une petite ferme quasi autarcique en pleine jungle okinawaïenne qui pratiquait le shizen no hō, ce qu’on appelle en français (un peu absurdement d’ailleurs) l’agriculture naturelle. Je préfère parler de ‘méthode de la nature’, traduction littérale de la formule japonaise.
Cette méthode, c’est une approche particulièrement respectueuse du milieu, qui prend le parti du minimum radical d’intervention humaine pour la production douce d’aliments végétaux destinés aux humains. Une des figures notables du shizen no hō, c’est l’agriculteur-écrivain Masanobu Fukuoka, qui étend d’ailleurs volontiers ce non-interventionnisme agreste à tous les aspects de la vie humaine. Ce retrait conscient, c’est un pivot essentiel de la pensée extrême-orientale, c’est le wei-wu-wei chinois, la si belle idée, abyssale, du ‘faire-sans-faire’, décrite par les penseurs Lao Tseu et Tchouang Tseu notamment.
La pertinence de cette discrétion de l’humain face à son milieu me paraît indiscutable, évidemment vertueuse. Ce qui me pose question, c’est sa transposition dans la vie des humains : faut-il, ou peut-on vraiment lâcher prise ? Quand est-ce que le lâcher prise se transforme en laisser-faire ? Est-ce qu’il tue le politique ? Face à l’adversité, à l’attaque, à la malhonnêteté, à l’injustice, à la violence, qu’elles soient infligées par une personne à une autre, ou qu’elles soient diffuses, broyantes et systémiques, jusqu’à quel point peut-on (se) laisser faire ? Il y a une forme de violence, aussi, un terrible abandon, voire une trahison de la cause humaine commune, dans la tentation rêveuse de se retirer du monde qui est distillée un peu partout sous des formes plus ou moins extrêmes - de l’égotique culture du bien-être, à certaines visions de la commune néo-rurale, en passant par l’industrie du DIY. Le privilège du calme s’écoute aussi : j’avoue que je me perds souvent dans le magnifique morceau L’Adieu (Der Abschied) dans le Chant de la Terre (Das Lied von der Erde) de Gustav Mahler "

Ich bin der Welt abhanden gekommen [...] und ruh’ in einem stillen Gebiet. Ich leb’ allein in meinem Himmel, in meinem Lieben, in meinem Lied." / "Je me suis retiré du monde [...] et repose dans un coin tranquille. Je vis solitaire dans mon ciel, dans mon amour, dans mon chant."

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Flowers for fighters

A few years ago in Japan, I worked on a small self-sufficient farm, deep in the Okinawan jungle, where I learnt to practice shizen no hō, which roughly (and absurdly) translates into ‘natural farming’. I much prefer the literal translation from the Japanese - ‘Nature’s method’. Shizen no hō is a set of particularly environment-conscious farming techniques, which aim at radically reducing human intervention in the plant growing process. The farmer-writer Masanobu Fukuoka, probably the most famous proponent of shizen no hō, readily extends this agrestic non-interventionism to all aspects of human existence. This conscious withdrawal is an essential element of Eastern philosophy - that’s the wonderful and abyssal idea of wei-wu-wei, ‘doing-without-doing’ described by Laozi and Zhuangzi, amongst others. The relevance of human unobtrusiveness in the natural environment seems irrefutably obvious. But what unsettles me, is its transposition into human life : should we, or can we really let go? When does letting go become laisser faire? Does it kill the political? When facing adversity, dishonesty, injustice, violence, either inflicted by one person to another, or as a diffuse, crushing systemic pressure, how long can we let go and let do?
In fact, there is a form of violence, a terrible abandonment, even a treason of our common human cause, in the dreamy temptation to withdraw from the world that is widely disseminated these days, in forms more or less extreme - from the egotic culture of wellness, to certain visions of neo-rural communes, through the industry of DIY. The privilege of calmness can also be listened to: I have to confess that I often get lost in the wonderful lied The Farewell (Der Abschied) in Gustav Mahler’s Song of the Earth (Das Lied von der Erde) - Ich bin der Welt abhanden gekommen [...] und ruh’ in einem stillen Gebiet. Ich leb’ allein in meinem Himmel, in meinem Lieben, in meinem Lied. / I am lost to the world [...] and rest in a quiet realm. I live alone in my heaven, in my love, in my song.